mardi 17 avril 2018

Günter Grass, Le Turbot

Référence : Günter Grass, Le Turbot, éditions Le Seuil, mars 1979

« Le lieu de l'action, c'est le présent; le sujet est l'histoire de notre nourriture, de l'âge de pierre jusqu'à nos jours. » Günter Grass, interview

                   
La maison familiale de Dantzig


Inspiré d'un conte populaire allemand, déjà utilisé par les frères Grimm, Le Turbot se présente comme une longue histoire de l'art culinaire, une espèce de fable dont le héros, immortel comme le poisson qu'il pêcha un jour dans l'embouchure de la Vistule, raconte ses neuf vies, sa traversée des siècles en compagnie de neuf femmes assez redoutables.


Ces neuf cuisinières incarnent en fait chaque époque, chaque moment de l'histoire culinaire : Ava la mère originelle, Dorothée, Gret la grosse, Amanda la Prussienne… jusqu'à Ilsebill qui l'écoute aujourd'hui.
Amant, gâte-sauce, évêque ou époux, jamais le héros ne parviendra à échapper à leur emprise...

         
                           Sculpture du Turbot par Günter Grass


Turbot mythique qui sautera dans les bras de Maria en s’abandonnant : « La mer était d'huile et léchait la plage. Maria, jusqu'aux genoux de son jean, entra dans la mer. Elle demeura un temps immobile puis lança trois fois d'une voix forte un mot kachoube, [1] tenant les bras en écuelle. Alors plat, primordial, sombre, ridé, le Turbot dont la peau est pierrée, non, ce n'était plus mon Turbot, mais le sien, comme neuf, le Turbot sortit de la mer pour tomber dans ses bras. »


La cuisine, la gastronomie sont choses essentielles, l’appétence des désirs, l’appétit de la vie, choses vitales même car « tout ce qui nous est sacré, l'histoire aux mille détours, le brillant empire des Hohenstaufen, les abruptes cathédrales gothiques, tout cela n'existerait pas si une frugalité sotte devait être le fait de l'homme. »

   
Dessin de Grass : Le Tambour                Lübeck : la trilogie de Dantzig [2]

Il a fallu si longtemps pour que la condition humaine parvienne à une certaine évolution, « des dizaines d'années pour que le mil soit relayé par la pomme de terre. Et la suppression du servage a duré plus longtemps encore plus longtemps. Toujours ces régressions. Après Robespierre vint Napoléon et ensuite ce Metternich... »
Pourquoi vivre dans ces conditions, autant comme le fait le héros du Tambour, refuser la société des hommes, refuser de grandir.


             

Le Turbot passe pour être l'une des œuvres difficiles de Günter Grass et se présente comme une chronique de l’histoire de la cuisine. Ce récit picaresque et parodique, hors du temps actuel,  lui permet de faire abstraction de l'actualité politique à laquelle il se sent lié, comme on peut le constater dans le Journal d'un escargot

   

On retrouve dans cette œuvre des éléments symboliques habituels comme neuf mois pour les neuf livres, c’est-à-dire le temps d'une grossesse. Son mode d’écriture peut dérouter, il est fait d’éléments épars, de collages hérités d’auteurs comme John Dos Passos ou Alfred Döblin, [3] qui consistent en anecdotes, bouts de récit, réflexions historiques et philosophiques, petits poèmes… reposant sur un style discontinu et non chronologique
.
        
Sa maison de Lübeck


Notes et références
[1] Les cachoubes ou slaves de l'ouest constituent une petite communauté ethnique et linguistique installée essentiellement en Poméranie et dans le nord de la Pologne. La mère de Günter Grass était une cachoube catholique.
[2]
La trilogie de Dantzig comprend Le Tambour, Le chat et la souris et Les années de chien
[3] En particulier son roman le plus important "Berlin Alexanderplatz"


 Voir aussi* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll --
* Les écrivains de langue allemande --

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lundi 16 avril 2018

L'itinéraire de Günter Grass

Günter Grass (Danzig 1927-Lübeck 2015), prix Nobel de littérature 1999. Largement influencé par sa jeunesse au temps du nazisme, il a produit une œuvre à la fois baroque et ironique qui mélange réalisme et mythe pour mieux analyser l’univers historique, les thèmes de la mémoire et de la culpabilité.

Mais Günter Grass prend aussi quelques distances avec ce qu’on a appelé la « littérature des ruines » (la Trümmerliteratur), basée plutôt sur le pathos et le réalisme qui s’apitoient sur la situation de l'Allemagne dans l'immédiat après-guerre.

            
La démarche littéraire et engagée de Günter Grass fut loin d’être un long fleuve tranquille. Ses prises de position aussi dans la vie politique qu’à travers son œuvre littéraire n’ont pas souvent été du goût de tout le monde ; tant s’en faut. C’est lors d’un séjour à Paris en 1957 qu’il terminera l’écriture de son roman Le Tambour, considéré comme son chef-d’œuvre. 

En 1995, la publication de Toute une histoire (Ein weites Feld) est fort mal reçue, l’auteur y critique l’Allemagne de l’Ouest accusée de pervertir la partie Est du pays par une politique de libéralisme effrénée. Le Bild-Zeitung ira même jusqu’à titrer : « Grass n'aime pas son pays » critiquant aussi son « style creux ».
Pas étonnant que Le jury de Stockholm ait célébré en lui « un puits d’énergie et un roc d’indignation. » 

Ses prises de parole ne sont pas non plus très appréciées, comme en 2001 quand il propose de construire un musée germano-polonais qui abriterait les œuvres d'art volées par les nazis ou, pis encore quand en août 2006, il révèle son enrôlement en octobre 1944 dans les Waffen-SS. Les réactions sont à la hauteur de la révélation, aussi bien pour défendre le jeune homme qu'il était alors que pour fustiger le romancier qui avait si longtemps gardé ce secret.

  
                                                              En 1972 avec le chancelier Willy Brandt


En 2012, il publie dans le journal munichois le Süddeutsche Zeitung un poème en prose intitulé « Ce qui doit être dit » mettant en cause Israël censé menacer la paix mondiale tout en réclamant le contrôle du nucléaire iranien. Énorme scandale, on le traite d’antisémite, même s’il a déjà dans son poème répondu de ce genre d’accusation.

Günter Grass participe à des « marches pascales pour la paix », dénonce la politique allemande qui livre à Israël des sous-marins pouvant recevoir des missiles nucléaires. Bernard-Henri Lévy le taxe alors (entre autres) de « régression intellectuelle ».
En 1999, lors d’un débat télévisé avec Pierre Bourdieu, Günter Grass déplore une nouvelle fois les méfaits du néolibéralisme, affirmant que « seul l'État peut garantir la justice sociale et économique entre les citoyens. »

Son œuvre puise son inspiration dans sa jeunesse germano-polonaise à Dantzig où il est né ainsi que dans son parcours politique. Elle veut retranscrire la part irrationnelle de l’histoire, ceci à travers l’utilisation de métaphores qui lui permettent de donner une vision critique et plutôt sceptique de son époque. 

Pour cela, influencé d'abord par Rabelais, Grass écrit des récits pleins de fantaisie dans un style ironique marqué par le recours au grotesque et au burlesque. Par exemple, ses romans ont souvent recours à des personnages difformes comme le nain Oskar et son chien hideux dans Le Tambour (Le Tambour), Mahlke, le garçon à la pomme d'Adam proéminente dans Le Chat et la Souris ou Ava, la divinité maternelle à trois seins dans Le Turbot.

               
                                        La maison familiale de Dantzig

 Voir aussi
* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll -- 
* Les écrivains de langue allemande --
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samedi 14 avril 2018

Alphonse Daudet Les Contes de Lundi

"La Dernière Classe"

         

L'histoire se passe en 1871 après la défaite et l'occupation de l'Alsace-Lorraine par les prussiens… « L’Angélus sonna. Suivi des trompettes prussiennes. Le français cessa d'être la langue enseignée ! »

Ce matin-là j'étais très en retard pour aller àl'école, et j'avais grandpeur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.
Le temps était si chaud, si clair.


On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert derrière la scierie, les Prussiens faisaient l'exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.

En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches.
C'est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la kommandantur. Et je pensai sans m'arrêter: « Qu'est-ce qu'il y a encore ? »

Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria:
« Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! »
Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :
« Un peu de silence ! »

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur!

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement:
« Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi. »


             

J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel.

Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.




Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit:
« Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine... Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie d'être bien attentifs.»
Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! Les misérables, voilà ce qu'ils avaient affiché à la mairie.
Ma dernière leçon de français !...


   Sa maison de Draveil

Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là!... Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus me faisait oublier les punitions et les coups de règle.
Pauvre homme !

C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait...

J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait :
« Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni... voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah ! J'ai bien le temps. J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah ! ça été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

« Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?... »

Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide: qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison... Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.



  L'écrivain jeune et âgé
 
La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde: France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendu à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence! on n'entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient bas, et je me disais en les écoutant:
« Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? »

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école... Pensez ! Depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! Car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! Je m'en souviendrai de cette dernière classe...

Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.
« Mes amis, dit-il, mes amis, je... je... »

Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase. Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put:
« VIVE LA FRANCE ! »
Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe:
« C'est fini... allez-vous-en. »


      Le couple Daudet                                               
[Alphonse Daudet, né à Bezouce ( Gard ) entre Remoulins et Nîmes]

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lundi 9 avril 2018

Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame

Référence : Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame, éditions Le Seuil, traduction S &G de Lalène, 362 pages, 1973 pour la version française 

« J'ai essayé de décrire, ou d'écrire le destin d'une femme allemande qui approche la cinquantaine, et qui a eu à porter tout le poids de cette Histoire entre 1922 et 1970. » Heinrich Böll, interview 



Léni Pfeiffer, née Gruyten, 48 ans, qui « mesure 1,71 et pèse (en négligé) 68,800 kg… Son épaisse chevelure lisse et blonde, à peine grisonnante, qu’elle laisse flotter sur ses épaules, la coiffe comme un casque doré. » Elle exerce sur son entourage une  indéniable attraction. Mais on peut se demander qui se cache vraiment derrière ce beau portrait.

Pour en savoir plus, Heinrich Böll (1917-1985) entreprend alors de cerner sa personnalité en enquêtant auprès de tous ceux qui la connaissent ou l’ont plus ou moins connue. Derrière le puzzle de Leni qui se forme peu à peu, se profile aussi une peinture de la société allemande de l’époque wilhelminienne [1] aux années 60.

Parmi tous les témoins qui jalonnent le récit, certains sont plus ou moins fiables, savent peu de choses comme les docteurs Erhard Schirtenstein et Scholsdorff, mais quelques-uns comme ses amies Lotte Hoyser, Marja von Doorn ou Margret  Schlömer sont indispensables pour tenter de décrypter la complexité de Leni. D'autres encore l'ont bien connue à certaines périodes de sa vie comme sœur Rachel, ses collègues de travail à la fabrique de décors funéraires où elle connut Boris ou bien sûr des membres de famille, son frère Heinrich Gruyten ou son cousin Erhard Schweigert.

          
Portrait de groupe avec dame                                                   Böll en uniforme

« Il ne s'agit pas d'une réaction consciente en écho à la littérature documentaire, mais d'une tentative d'ajout, l'idée présomptueuse que la littérature au sens commun du terme est…, enfin qu'avec la littérature, on peut très bien documenter quelque chose. »  Heinrich Böll, interview 1971

   

Après une éphémère liaison amoureuse qui l’a marquée, Léni épouse le sous-officier Aloïs Pfeiffer, qui trois jours plus tard, meurt sur le front oriental. Pendant la guerre, sa famille connaît des revers de fortune, son père est condamné à perpétuité et sa mère en meurt de chagrin. Dans le magasin où elle travaille, elle tombe amoureuse d’un russe prisonnier de guerre nommé Boris Koltowski. Mais, porteur de faux papiers, il est arrêté et meurt un peu plus tard dans un accident minier en Lorraine. Léni s’occupe de leur fils Lev qui devient  éboueur et est condamné à une peine de prison pour avoir voulu aider sa mère qui louait illégalement des pièces de sa maison à des travailleurs immigrés.

Parmi ceux-ci, Leni a une liaison avec Mehmet Sahin dont elle sera bientôt enceinte. Seule une mobilisation d’un comité de soutien évitera à Leni d’être expulsée. Cette relation avec Mehmet ne plaît pas à tout le monde, comme en son temps sa relation avec Boris, reprochant à Leni sa préférence pour des personnes étrangères que certains voudraient marginaliser.

Sa vie… elle fut contrastée, pas très heureuse en somme.
Elle ne sera guère aimée, finalement toujours en marge du conformisme et de la morale de son temps. C’est sans doute pourquoi elle fut pour beaucoup une figure fascinante, faite d’ombre et de lumière avec toujours ce sentiment de différence qui fait tout son attrait et en même temps la distingue, la sépare des autres.

« La littérature n'est pas convaincante lorsqu'elle est fidèle à la réalité, mais lorsqu'elle correspond à une vérité supérieure. C'est cette vérité qui est morale. » Heinrich Böll à propos de son roman La Grimace.
     
Avec Alexandre Soljenitsyne                         Avec Günter Grass


Comme souvent dans ses romans, Heinrich Böll présente "l’esthétique de l’humain" à travers la relation à l’autre. Hélène Maria Pfeiffer (Léni) est la figure de cette humanité que Böll a développée aussi dans ses cours à l’université de Francfort-sur-le-Main, une femme volontaire et autonome qui évolue souvent dans un univers hostile.

Cette femme énigmatique fut aussi magnifiquement incarnée à l’écran par Romy Schneider qui sut faire ressortir  toute l’ambiguïté d’un personnage modelé par un parcours tortueux.

Notes et références
[1] L'époque wilhelminienne (de Wilhem ou Guillaume) s'étend de 1871 à 1918, incluant les règnes des empereurs Guillaume 1er, Frédéric III et Guillaume II.



Voir aussi* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll --
* Les écrivains de langue allemande --

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mercredi 4 avril 2018

"Impression Dior" à Granville

Dior et l’impressionnisme à Granville

Comment comprendre la démarche de Christian Dior sans la relier à son intérêt pour l’art pictural et l’impressionnisme en particulier ?  L’exposition « Impressions Dior » avait traité en 2013 des liens étroits entre la Maison Dior et le mouvement impressionniste, de ses toutes premières créations en 1947 jusqu’à celles de Raf Simons en 2012.

                 01 - Robe Dior en organdi bleu pâle, brodée de myosotis bleus et roses, 1953 -
02 - Dior, robe Rose Pompon en mousseline de soie imprimée de roses, 1952


Le musée Christian Dior fait dialoguer plus de 70 robes avec une sélection de chefs d’œuvre des maîtres impressionnistes, de Monet à Degas, de Renoir à Berthe Morisot… grâce à un ensemble de prêts issus notamment des collections des musées d’Orsay et Marmottan. Le superbe cadre de la Villa « Les Rhumbs » et de son jardin surplombant la mer, rappelle le recours au cadre naturel voulu par les impressionnistes, que Christian Dior a connu dans son enfance, a largement inspiré ensuite ses créations.

          
03 -
Roses mousseuses, huile sur toile Auguste Renoir - © Circa 1890 Orsay

04 - Robe à danser Helvétie, en organdi blanc bordé de dentelles, 1956 © Laziz Hamani

La « patte spécifique » de la Maison Dior, le « New Look » créé en 1947, représente dans ses dessins l’idéal de la "femme fleur" chère à son cœur. Elle concrétise une silhouette tout en courbes, aux jupes amples ou parfois très étroites s’inspirant de la corolle ou de la tige d’une fleur.

   
Christian Dior avec Jane Russell
05
- Robe d’après-midi Rose de France, en taffetas imprimé de roses, 1956

06 - "Trois femmes aux ombrelles" de Marie Bracquemond (1841-1916) Huile sur toile © P. Schmidt/RMN-Grand Palais

Christian Dior et ses successeurs suivront cette logique, l’exploitant à travers une relecture personnelle de la mode à l’époque des impressionnistes. On peut voir par exemple des robes à crinolines dans Le déjeuner sur l’herbe de Claude Monet ou les robes à tournures des promeneuses d’Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte de Georges Seurat

        
07 -
Modèles inspirés par Renoir, Seurat et Manet, 2007, Galliano pour Dior 

08 - Robe du soir en organza blanc brodé de mousseline dégradées rose, 2012

Les différents directeurs artistiques de la maison Dior ont célébré les maîtres impressionnistes dans les créations les plus représentatives du "style Dior". 
Par ailleurs, lors de l’exposition, un parcours olfactif "Impressions de parfumeur" avait été créé spécialement pour le jardin de la villa.

    09 - Tulipes, aquarelle, Berthe Morisot, 1890. © Musée Marmottan Monet, Paris.
10 - Christian Dior dans le jardin de sa maison de Montauroux

Notes et références
[1]
Voir le livre "Impressions Dior" aux éditions Rizzoli, sous la direction de Florence Müller, historienne de la mode et commissaire de l’exposition.


Voir aussi
* Renoir à Essoyes -- Le musée d'Orsay -- Camille Pissarro, expo 2017 --

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