mardi 25 avril 2017

Anne Roumanoff

Anne Roumanoff manie si bien la langue française...

 Petite

En voici quelques exemples :

- 01) J'ai postulé pour travailler dans un pressing et ils m'ont dit de repasser demain. Je ne sais pas comment fer.

- 02) Mieux vaut être une vraie croyante qu'une fausse septique.
- 03) Une lesbienne qui n'a pas de seins, c'est une homo plate.

- 04) Le problème au Moyen-Orient, c'est qu'ils ont mis la charia avant l'hébreu.
- 05) Un milliardaire change de Ferrari tous les jours et un SDF change de porche tous les soirs.

- 06) J'ai l'intention de vivre éternellement, pour le moment tout se passe comme prévu.
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07) Je me demande si à moyen terme, le changement climatique finira par avoir des conséquences irréversibles sur les pizzas 4 saisons.

- 08) Comme dirait Dracula, j'irais bien boire un cou.
- 09) Quand un crocodile voit une femelle, il Lacoste.
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10) Dieu a créé l'homme dix minutes avant la femme pour qu'il ait le temps d'en placer une.
11) Que celui qui n'a jamais bu me jette la première bière.

                            

12) Je déteste qu'on essaie de me faire passer pour un con j'y arrive très bien tout seul.

13) Il y a 40 ans, la SNCF présentait le TGV. Grande invention qui permettait aux voyageurs d'arriver plus vite en retard.
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14) Kadhafi est parti sans dire au revoir, ce n’est pas Tripoli de sa part. C'est écrit dans la presse si tu libyen.
- 15) DSK sera désormais vigile au FMI : Il va monter Lagarde.
- 16) Ma femme me traite comme un Dieu : elle oublie totalement mon existence sauf quand elle a besoin de moi.
- 17) C'est en se plantant qu'on devient cultivé.

- 18) Soyez gentils avec vos enfants : ayez toujours à l'esprit que ce sont eux qui choisiront votre maison de retraite.
- 19) Le mec qui a convaincu les aveugles de porter des lunettes de soleil est quand même un excellent commercial.

- 20) A l'école, on apprend aux enfants le passé simple ils feraient mieux de leur faire apprendre le futur compliqué.
                                         

<< Christian Broussas –A. Roumanoff - 25/04/2017 • © cjb © >>

vendredi 21 avril 2017

Hélène Grimaud Perspectives

     

Après la sortie de son album Water, que j’avais présenté dans mon fichier De Chopin à Water, Hélène Grimaud propose cette fois une compilation de ses enregistrements préférés dans un nouvel album édité chez Deutsche Grammophon intitulé "Perspectives", nous invitant à la suivre dans son univers musical.

Cette battante a toujours aimé prendre des risques, et pas seulement dans le domaine musical, que ce soit à travers ses livres, en faveur de la protection de la faune et son engagement dans la défense des droits de l’homme. Son art tire sa vitalité de sa spontanéité, d’un monde intérieur peuplé de ses sentiments, de ses sensations, de ses émotions.

C’est bien connu, Hélène Grimaud est une originale qui recherche toujours à donner à travers ses tempi et ses sonorités,  un sens très personnel à ses interprétations. Déjà toute jeune au Conservatoire de Paris, elle contestait son côté traditionnel, son cadre rigide et ses méthodes quasi séculaires datant de Debussy.

On retrouve dans Perspectives son interprétation de grandes pages du répertoire pour piano.  Cet album est composé d’extraits de concertos de Beethoven, Brahms et Bartók, de pages choisies pour piano seul de Bach, Mozart ou Chopin. Chacun des deux disques se termine par un bis, la Valse en la bémol majeur de Brahms ainsi que la transcription de Sgambati de la Danse des esprits bienheureux de Gluck.
 
Ce double album s’ouvre sur le Prélude et Fugue en ré mineur de Bach dont on trouve aussi le premier mouvement du Premier Concerto pour clavecin, cordes et basse en ré mineur et des pages transcrites par Liszt et Rachmaninov. « Chaque fois que j’écoute du Bach, je me dis que c’est probablement le plus grand de tous les génies, confie-t-elle dans un entretien en 2014… Il y a une profondeur dans sa musique et en même temps une dimension universelle. C’est ce qui vous donne le sentiment d’être à la fois une poussière insignifiante et en phase avec le monde. » 

     

Plusieurs enregistrements provienne de "lives", comme La Cathédrale engloutie de Debussy et des Jeux d’eau à la Villa d’Este de Liszt, extraits d’un spectacle de Douglas Gordon donné à la Park Avenue Armory de New York où un "champ aquatique" artificiel avait été créé dans un ancien bâtiment militaire new-yorkais.

En observant les loups et en étudiant leur comportement dans son Wolf Conservation Center de l’État de New York, Hélène Grimaud a beaucoup appris sur la faculté de réagir à l’inspiration du moment. « Interagir avec un animal sauvage que vous ne pouvez pas espérer rencontrer sur votre terrain est toujours une leçon d’humilité », explique-t-elle.
Il faut alors disposer de la totalité de son pouvoir d’attention, « c’est du même ordre que la focalisation que requiert le travail d’une partition : vous entrez dans un tunnel et il faut trouver dans le morceau les clés qui dévoilent son secret. »

On retrouve bien sûr ici cette approche très personnelle, par exemple dans sa façon de jouer la Sonate pour piano en la mineur de  Mozart ou dans les Danses roumaines de Bartók, où elle parvient à mêler son  improvisation aux rythmes populaires.

Cet exemple est bien dans la logique de sa démarche où une œuvre ne peut être détachée de son contexte. Dans une interview de 2010, Hélène Grimaud faisait remarquer que les Danses roumaines de Bartók sont nées dans la riche terre créative d’Europe centrale et orientale. « C’était une époque si troublée… commente-t-elle. Je crois que Bartók a trouvé, sinon espoir, du moins un certain confort dans le retour aux racines de la musique folklorique et dans le fait que c’est la musique du peuple. » 

C’est à partir de ce type de réflexion qu’Hélène Grimaud  travaille une partition, en la modulant encore et encore jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite du résultat.


     
Chopin et Rachmaninov


Contenu de "Perspectives -
DISQUE 1
01.    J.S. Bach : Das Wohltemperierte Klavier: Book 2, Prelude & Fugue In D Minor
J.S. Bach : Das Wohltemperierte clavier  --  Prelude & Fugue In C Minor --  Prelude & Fugue - Transcription Franz Liszt  --  Partita pour violon solo no.3 --  16 valses, Op.39
02.    L. van Beethoven : Piano Sonata No.17 en D Mieur et Piano Sonata No.28
03.    B. Bartók : 6 Danses folkloriques roumaines, BB 68, Sz. 56
04.    W.A. Mozart : Piano Sonata No.8 In A Minor, K.310: 3. Presto
05.    F. Chopin : Berceuse In D Flat, Op.57: Andante, 24 Préludes, Op.28: 15. In D Flat Major "Raindrop", Piano Sonata No.2 In B Flat Minor, Op.35: 1. Grave - Doppio movimento
06.  Rachmaninoff : Piano Sonata No.2 In B Flat Minor, Op.36: 1. Allegro agitato
08. C. Debussy : Prélude  --  La cathédrale engloutie
09. F. Liszt : Années de pèlerinage / 3ème année, S. 163: 4. Les jeux d'eau à la Villa d'Este - Live

DISQUE 2
01.    J.S. Bach : Concerto harpe & cordes
02.    W.A. Mozart : Piano Concerto No.19 In F -- 2. Adagio -- 3. Allegro Concerto pour piano no.23 en A
03.    J. Brahms : Piano Concerto No.2 -- 2. Allegro appassionato  --  Piano Concerto No.1 In D Minor - -3. Rondo
04.    B. Bartók : Piano Concerto No.3, BB 127, Sz. 119: 1. Allegretto  
05.    L. van Beethoven : Piano Concerto No.5: 3. Rondo
06.    R. Schumann : Piano Concerto In A Minor, Op.54: 1. Allegro affettuoso    
07.    C.W. Gluck : Melodie "Orphé et Euridice" (Dance Of The Blessed Spirits) - Arr. Sgambati : Mélodie de Gluck


Quelques vidéos de présentation* Perspectives Bande-annonce Présentation 1  --  Présentation 2 --
* Hélène Grimaud joue Brahms – Chopin, Berceuse -- Bach, Prélude --

Christian Broussas –HG Perspectives - 14/04/2017 • © cjb © • >

Mort et vie de Mishima par Henry Scott-Stockes

Mort et vie de Mishima (titre original : The Life and Death of Yukio Mishima) est une biographie de Henry Scott-Stockes parue en 1974, en français en 1985 aux éditions Balland et rééditée en 1996 aux éditions Piquier.

        

Présentation

Le 25 novembre 1970, Yukio Mishima, l'un des plus illustres écrivains japonais de sa génération avec Yasunari Kawabata, se suicide 'à la japonaise' : à quarante-cinq ans, il se fait hara-kiri avant d'être décapité par son disciple et son ami Masakatsu Morita. L'auteur nous propose une véritable enquête, reprenant pas à pas ce que fut l'homme et la naissance de son œuvre, revient sur cette génération traumatisée par la guerre et la bombe d'Hiroshima, nous transporte dans l'univers particulier de ce personnage complexe et contradictoire, adepte de la provocation.

L'ouvrage nous entraîne sur les pas du voyageur, dans ses pérégrinations en Europe, en Grèce en particulier, et aux États-Unis - et de l'écrivain qui s'activa dans tous les domaines de l'écriture, s'intéressant au roman bien sûr, au théâtre avec des pièces traditionnelles sur le ou le kabuki ou tournées vers l'Europe comme Madame de Sade, réalisant et interprétant des films puis vers la fin de sa vie, s'engageant dans une action politique désespérée dont l'auteur reconstitue tout le grandiose et le dérisoire.

Il aborde sans fard les difficultés existentielles de Mishima, son espèce de sado-masochisme mystique, son homosexualité tantôt assumée dans sa relation avec Akihiro Miwa, tantôt refoulée à travers son mariage et la naissance de ses deux enfants, ses projets politiques fantasmatiques. Il donne aussi un aperçu du "phénomène Mishima", cette légende post-mortem portée par ses 'fans'.

     
Utagawa : L'homme au sabre 


Il retrace bien l'itinéraire compliqué de Mishima qui donne quelques pistes sur son comportement, en particulier le choix de son suicide rituel :
Yukio Mishima (de son vrai nom Hiraoka Kimitake) naquit le 14 janvier 1925 à Tokyo, élevé par sa grand mère il fut un enfant à la santé fragile, adolescent plutôt romantique. Étudiant très apprécié de ses compagnons il étudia le droit à l’université de Tokyo. À cette époque, il est particulièrement actif, un artiste complet, écrivant pour le théâtre, réalisant des films, devenant très rapidement un auteur reconnu et un militqnt politique.

Dans un roman autobiographique de 1949 "confession d’un masque", il parlera de ses fantasmes homosexuels et sadomasochistes de l'étudiant qu'il fut. En 1968 Il fonde la Société du bouclier, groupe paramilitaire d’une centaine d’étudiants anticommunistes  luttant pour la restauration de L'Empire et le culte à l’empereur. 


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Yukio Mishima Madame de Sade

Madame de Sade est une pièce de théâtre écrite en 1965 par l'écrivain japonais Yukio Mishima.

   
                                          Image du film Madame de Sade de Bergman
 
Présentation
Yukio Mishima disait de sa pièce de théâtre qu'elle pourrait être intitulée : « Sade vu à travers le regard des femmes ». Elle a fait l'objet d'une adaptation et d'une mise en scène en 2010 par Jacques Vincey.

Dans la postface du livre, l'auteur explique que c'est en lisant La vie du marquis de Sade décrit en 1964 par son ami Tatsuhiko Shibusawa qu'il a été intrigué par le comportement de la marquise de Sade qui avait montré envers son mari une fidélité indéfectible pendant les longues années qu'il a passées en prison, alors qu'elle l'abandonne sitôt qu'il recouvre sa liberté. C'est cette attitude incompréhensible a priori qui a suscité son intérêt et l'a incité à écrire sa pièce, en laquelle « on peut voir une tentative de fournir au problème une solution logique ». Il poursuit en disant qu'il a ressenti qu'une vérité peu intelligible se cachait derrière cette énigme et qu'il a voulu « considérer Sade dans ce système de références ».

Yukio Mishima reconnaît lui-même qu'« il est peut-être singulier qu’un Japonais ait écrit une pièce de théâtre sur un argument français », mais il est attiré par la dualité du comportement de cette madame de Sade. Sur ce fond historique, il bâtit une intrigue pour six femmes où il peut tout à loisir parler de l'évolution de la morale et de l'ordre social, de la contestation de la toute-puissance de l'église catholique romaine, sur fond d'une Révolution française qui s'annonce.

       
                                                            Wyndham's Theatre
 
Contenu
Le divin marquis est absent de la pièce mais évidemment bien présent dans toutes les conversations. On peut le défendre, on peut être contre lui mais le moins qu'on puisse dire est qu'il ne laisse personne indifférent. C'est un exalté, un radical qui a sur la vie et sur l'amour des positions bien tranchées et déplaisent grandement au pouvoir. Tous ces gens sont comme au salon, sans grande réaction face aux événements et comme ajoute Mishima en conclusion, « leur rapport à la parole et la perversité de leurs relations n’est pas sans rappeler le théâtre de Marivaux ou Les liaisons dangereuses de Laclos : ces femmes parlent pour exister, pour combler le vide qui les menace ».

Dans le salon de Mme de Montreuil, mère de Madame de Sade, la pièce de théâtre écrite par Mishima représente, de 1772 à 1790, trois périodes et six femmes tournant autour de la dépouille d’un Marquis absent et omniprésent, emprisonné dans divers cachots. Sa légende se tisse au fil des dialogues, comme une tapisserie dont les fils sont la trame de sa vie et dont le motif, finalement, révèle chacune de ces femmes autant que le Marquis lui-même.

La conversation se polarise sur la dimension scandaleuse de ses actes ou de ses écrits et, même au-delà de sa personne, sa femme Renée, ou également Saint-Fond, comtesse elle aussi scandaleuse qu'a inventé Mishima, affirment impudemment, « Donatien, c’est moi ! ».
 Les trois principaux personnages finiront par succomber céder à une espèce de fascination que suscite le marquis de Sade. Sa femme bien sûr, mais aussi Anne, la sœur de Renée eut aussi une relation avec son beau-frère, et même finalement la mère de Mme de Sade qui, après avoir poursuivi de sa hargne son gendre et avoir tout mis en œuvre pour l’envoyer en prison, finit en 1790 par se radoucir, et même le défendre, poussant Renée à le revoir, lorsque le vent tourne et que la Révolution apporte la démonstration que Sade avait raison, un visionnaire qui sera président de plusieurs comités révolutionnaires, devenant l’homme qui seul peut sauver la famille de la vengeance populaire.

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Marguerite Yourcenar "L’invention d’une vie", Josyane Savigneau

Références : Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar "L’invention d’une vie", collection Biographies, édition Gallimard, 542 pages, 1990, Folio, 1993

             
« La vie, ce chaos d'épisodes informes et violents d'où émanent quelques lois générales… presque toujours invisibles aux acteurs et aux témoins. » Sous bénéfice d'inventaire

J’avais écrit il y a quelques années un compte-rendu d’une autre  biographie de Marguerite Yourcenar, celle de Jean Blot qui était plutôt un jeu de miroir entre son parcours et son œuvre. Celle-ci se rapproche plus de la biographie classique, la présentation de son œuvre y ayant une place plutôt modeste.

L’enfance et la jeunesse de Marguerite Yourcenar font une large part à sa trilogie autobiographique Le labyrinthe du monde, en particulier le tome 2 Archives du nord et ses rapports avec son père. Son intérêt est de démystifier cette autobiographie qui raconte ce que Marguerite Yourcenar a bien voulu raconter, elle-même parlant à plusieurs reprises de "roman" à propos du tome 3  Quoi ? L’éternité.

 Reconstituer son parcours biographique n’est pas chose aisée, certaines dates étant incertaines, certaines périodes sans grandes références. Les notes de sa compagne Grace Frick avec qui elle vivrait quelque quarante ans sont cependant une aide précieuse pour se repérer dans les époques où elle a voyagé ici ou là, au point de n’avoir parfois aucun domicile fixe. Dans les années 1930, elle ira souvent visiter sa chère Grèce, sur les traces de ceux qu’on retrouvera dans ses livres, romans, théâtre, poésie, que ce soit Pindare,  La nouvelle Eurydice, Les charités d’Alcippe[1] Électre ou la chute des masques, Le mystère d’Alceste, Qui n’a pas son Minotaure ? [2]. Elle traduira aussi le poète grec contemporain Constantin Cavafy et publiera La couronne et la lyre, présentation critique et traduction d’un choix de poètes grecs.

En 1929, à la mort de son père Michel de Crayencour, Marguerite Yourcenar réussit à sauver quelques restes de sa fortune qui devraient lui permettre, calcule-t-elle, de "tenir" une douzaine d’années pour se consacrer à l’écriture.

En octobre 1939, sa vie va prendre un tour inattendu quand elle décide de partir à New-York rejoindre Grace Frick. L’Europe en guerre lui sera bientôt fermée, son pécule a fondu, elle n’a d’autre solution que de s’installer chez Grace  448 Riverside Drive. Elle se fera peu à peu à cette vie de sédentaire, trouvant un poste d’enseignante, écrivant peu, laissant pour un temps de côté son œuvre.

Puis avec Grace, elle va s’installer dans l’île des Monts-Déserts dans le Maine, entre New-York et la frontière canadienne, où elles achèteront la maison qu’elle appellera Petite Plaisance. On la présente souvent avec un air quelque peu hautain, mystérieuse avec sa cape ou ses grands châles, sortant peu, se mêlant peu aux gens du village, vivant comme dans un pavillon de banlieue.

Grâce Frick tenait méticuleusement l'agenda de leur vie commune. Elle était le pivot de Petite plaisance, où Marguerite résidait quand elle n’était pas en voyage.
Signe du destin ou hasard : un ami lui envoie une grande malle abandonnée avant guerre dans un hôtel de Lausanne. Parmi lettres et documents se trouvent nombre de feuillets d’une première version des Mémoires d’Hadrien. Aussitôt, c’est le déclic : elle va reprendre cette longue quiète, cette longue intimité avec cet empereur romain qui durera 3 ans et qui lui apportera (enfin) succès et reconnaissance. 

             
« Un écrivain, c'est quelqu'un pour qui sa vie et les mots, ses livres et le Temps paraissent consubstantiels. » François Nourissier

Dans une lettre datée du 7 avril 1951, elle écrit à son ami à Joseph Breitbach : « J’ai mis beaucoup plus de moi-même dans ce livre (…) J’y ai fait plus d’efforts d’absolue sincérité. » Une victoire sur elle-même à travers un orgueil, une conscience de soi qui ne la quittera jamais et qui lui permet de fouler de nouveau le sol de l’Europe, de revoir la France et la Suisse après onze ans d’absence. 

Puis ce sera au tour de l’Angleterre, de l’Italie et de l’Espagne, voyage constellé de nombreuses conférences. Un besoin impérieux de découvrir l’Europe d’après-guerre.
12 juin 1955 : retour à Petite Plaisance Marguerite Yourcenar décide de réactualiser son ouvrage La mort conduit l’attelage. Elle commence par le premier texte intitulé "D’après Dürer" : il deviendra ce qu’on considère comme son ouvrage majeur L’Œuvre au noir. Mais ce bel élan est altéré par des procès qui l’opposent à Gallimard pour les Mémoires d’Hadrien ou à un petit éditeur qui s’est permis de diffuser son recueil les charités d’Alcippe sans son imprimatur. Elle sera toujours très pointilleuse quant à la diffusion de ses ouvrages et comme le note sa biographe, « chez Marguerite, le flacon de vitriol n’est jamais loin de la théière. » (p 254)

  Marguerite au Japon en 1982

L’Œuvre au noir avance peu à peu et en mars 1957, elle écrit à une amie : « Je suis en ce moment entre Innsbruck et Ratisbonne en 1551. »  Mais là aussi, des embrouilles avec l’éditeur retarderont sa parution. Le coup de grâce que Grace Frick vient de traduire en anglais revêt une résonance singulière, se transforme en coup du sort quand elles apprennent que Grace est atteinte d’un cancer. Face à cette épreuve, bloquée sur l’île à Petite Plaisance, elle réagit en décidant de réécrire un ouvrage datant de 1934 Denier de rêve. Dans cette nouvelle version, l’attentat dans la Rome fasciste de 1933, s’est imposée sur les autres thèmes.

Dans les années 1961-63, paraissent d’abord Rendre à César, version théâtrale de son roman Denier de rêve puis un recueil d’essais, Sous réserve d’inventaire, « vue pénétrante alliée à une grâce classique du style » écrira un critique, qui recevra le prix Combat. L’année suivante, c’est au tour du Mystère d’Alceste, un teste ancien de 1942. Dans une lettre à Gaston Gallimard, elle évoque ainsi L’Œuvre au noir : « Roman d’une technique très complexe, d’intentions assez abstruses et parfois hardies. Il s’agit de la vie mouvementée mais aussi méditative d’un homme qui fait totale table rase des idées et des préjugés de son siècle pour voir ensuite où sa pensée librement le conduira. »

         

Confinée à Petite Plaisance par la maladie de Grace, elle se remet à la traduction ou plutôt à l’adaptation des poètes grecs dont le recueil paraîtra en 1979 sous le titre La couronne et la lyre. Elle vit plus que jamais avec ses personnages, frontière mouvante entre réel et imaginaire.
Marguerite atteint à la gloire -bientôt ce sera l'Académie française- au moment où Grace se meurt. 


Après cette disparition qui la touche beaucoup plus qu'elle n'en dit, le "temps immobile" est pour elle terminé. Presque rien ne transpire dans ses écrits de ses réactions, de son état d'esprit d'alors mais on sait sa façon particulière de voir les choses et de les recomposer, à son avantage si nécessaire. 

Elle va repartir sillonner le monde car, comme elle fait dire à Zénon, « Qui sera assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » Cette fois, ce sera avec un nouvel "ange gardien", Jerry Wilson,  qui va jouer à ses côtés un rôle assez comparable à celui de Grace Frick. Sur leurs relations, les témoignages sont plutôt contradictoires, Marguerite brouille les cartes mais n'est-ce pas comme dit sa biographe, « ce qu'elle a recomposé qu'elle a vécu le plus intensément. » 
 

A ceux qui lui reprochent de réécrire ses textes (« ces mondes anciens » dit-elle) au lieu d'en inventer d'autres, elle réplique : « Parce que mes personnages ne me quittent jamais. Je me contente de les regarder vivre dans une circonstance différente en les enrichissant de mon expérience présente. »(Mémoires de Matthieu Galey)

          
Parmi ses dernières oeuvres

 

Ses conceptions littéraires
* Sur l’importance qu’elle donne à la fiction : « Fiction et réalité tendent, au moins en ce qui me concerne, à former dans le roman une combinaison si homogène qu’elle devient rapidement impossible à l’auteur de les séparer l’une de l’autre, si solide qu’il n’est pas plus possible d’altérer un fait fictif sans le fausser ou sans en détruire l’authenticité. […] Il y a entre l’autobiographie et la fiction l’observation impersonnelle de la réalité. »
* Sur les éléments autobiographiques dans ses ouvrages : « Nulle et très grande ; partout diffuse et nulle part directe. Un romancier digne de ce nom met sa substance, son tempérament et ses souvenirs au service de personnages qui ne sont pas lui. »
(Questionnaire proposé par la revue Prétexte, 1957)


* Pour elle, « il y a la prose, infiniment plus riche en crypto-rythmes qu’on ne l’imagine d’ordinaire et le vers soutenu par ses répétitions et ses séquences de sons bien à lui. Entre les deux, il me paraît que le poète moderne ne sait plus choisir. »
(Lettre à Dominique Le Buhan, 23/11/1978)

« J’ai tâché d’encombrer le moins possible mes ouvrages de mon propre personnage. On ne le comprend guère. Les interprétations biographiques sont bien entendu fausses et surtout naïves. »



Ouvrages biographiques de Josyane Savigneau
- Marguerite Yourcenar, l'Invention d'une vie
, Gallimard/Folio, 1993

- Carson McCullers, Un cœur de jeune fille, Stock, 1995
- Juliette Gréco : Hommage photographique, Actes Sud, 1998
- Benoîte Groult, Une femme parmi les siennes, Textuel, 2010
- Avec Philip Roth, hors série Connaissance, Gallimard, 2014

Publications posthumes et biographies de Marguerite Yourcenar
  • 1988:  Quoi ? L'éternité. Sortie de " L'Oeuvre au noir " du cinéaste belge André Delvaux.
  • 1988: Yourcenar.Qu'il eût été fade d'être heureux  de Michèle Goslar chez Racine.
  • 1989:  En Pèlerin et en étranger.
  • 1990:  Marguerite Yourcenar de Josyane Savigneau chez Gallimard.
  • 1991:  Le Tour de la prison . Essais et Mémoires dans la Bibliothèque de La Pléiade des éditions Gallimard.
  • 1993:  Conte bleu - Le premier soir - Maléfice.
  • 1995:  Vous, Marguerite Yourcenar de Michèle Sarde (Robert Laffont) et  Lettres à ses amis et quelques autres  (Gallimard).
  • 1999:  Sources II aux editions Gallimard.
 
« Plaise à Celui qui est peut-être de dilater le cœur de l'homme à la mesure de toute la vie.»
(tiré de L’Œuvre au noir)


Notes et références
[1] "Poésies et poésies en prose" comprend Le jardin des chimères, Les dieux ne sont pas morts, Feux et Les Charités d'Alcippe.
[2] "Théâtre I" comprend 3 pièces : Rendre à césar, La petite sirène et Le dialogue dans un marécage.
"Théâtre II" comprend aussi 3 pièces  : Electre ou la chute des masques, Le Mystère d'Alceste et Qui n'a pas son Minotaure ?


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Yourcenar et le Japon, Le tour de la prison

Référence : Marguerite Yourcenar, Le tour de la prison, Collection Blanche, éditions Gallimard, parution le 12/02/1991, 187 pages

    

L'Extrême-Orient a toujours attiré Marguerite Yourcenar, l'Inde, la Chine, surtout le Japon et sa littérature. On en trouve la trace dans un recueil de dix nouvelles intitulé les Nouvelles orientales qui furent publiées d'abord séparément, puis retravaillées par son auteure avant d'être réunies sous forme de recueil.

Elle se décidera vers la fin de sa vie en 1982 à visiter ce Japon qu'elle aimait tant, y fera une conférence malgré sa réticence à "officialiser" son voyage et rencontrera la veuve de l'écrivain Yukio Mishima.
Mishima auquel elle consacrera un essai biographique intitulé "Mishima ou la vision du vide" et traduira également un recueil de pièces de théâtre intitulé "Cinq nôs modernes".   

1982, année du voyage au Japon, est en ce sens une année de délivrance après sa vie quasi sédentaire, bloquée dans sa maison Petite Plaisance sur l’île des Monts-Déserts, par la maladie de sa compagne Grace Frick emporté par un cancer en 1979.

      

De ce voyage, elle tira un recueil intitulé Le tour de la prison, tiré d’une phrase de L’Œuvre au noir : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? » phrase clé chez celle dont le voyage a toujours été l’oxygène.
Le tour de la prison, est d’abord un récit de voyages centré sur le Japon qui occupe 11 des 14 nouvelles du recueil, complété par une conférence faite à l'Institut français de Tokyo, en 1982, conférence intitulée : "Voyages dans l'espace et voyages dans le temps".

Elle y évoque le pays de cette époque, la légende des quarante-sept rônins, le mariage à la japonaise, le goût des Japonais pour les carpes...

Elle y évoque également Tokyo, Kyoto et ses jardins, le bouddhisme et le zen et bien sûr les auteurs japonais qui l’ont marquée comme le premier texte sur ce prêtre errant du XVIIe siècle japonais, Bashô. [1] Expérience mêlée de nostalgie, jugement sans concession quand elle écrit : « Pour suivre le pèlerinage de Bashô (un moine bouddhiste) dans la campagne japonaise, il faut éliminer en esprit l'autoroute moderne qui coupe en deux les paysages d'autrefois, supprimer les grandes villes industrielles sur l'emplacement des rustiques barrières que peignit Hiroshige, et décupler ou centupler le temps pris par son pèlerinage.»

Bien sûr, il y a aussi Mishima dont elle appréciait particulièrement la Tétralogie.

     
La maison de Petite Plaisance       Voyage au Japon 1982

Elle s’est aussi beaucoup intéressée aux différentes facettes de l’art traditionnel japonais, en particulier l’art théâtral, le nô, le kabuki [2]et le bunraku, ce théâtre fait de marionnettes géantes, ainsi que les formes de la poésie japonaise comme le haïku.

Dans la panoplie de tous ses héros, Marguerite Yourcenar aimait particulièrement d’un prêtre errant du XVIIe siècle, nommé Bashô. C'est le premier texte de son recueil qu'elle intitule Le tour de la prison, nimbé d’une certaine mélancolie puisque achevé. De l’écrivaine Murasaki Shikibu, auteur du Dit du Genji, elle dit : « Quand on me demande quelle est la romancière que j’admire le plus, c’est le nom de Murasaki Shikibu qui me vient aussitôt à l’esprit… C’est vraiment la grande romancière japonaise du XIe siècle, c’est-à-dire d’une époque où la civilisation était à son comble au Japon… Une femme qui a le génie, le sens des variations sociales, de l’amour, du drame humain, de la façon dont des êtres se heurtent à l’impossible. »

Si elle évoque la traversée d'est en ouest du continent américain vers l'Alaska puis vers San Francisco, le livre est centré sur le Japon, et plus particulièrement sur le théâtre traditionnel, le personnage de Mishima, et sa mort qu’on peut considérer aussi essentielle que son œuvre. Ce qui devrait enchanter un homme comme Mishima. Elle s’intéresse aussi beaucoup au spectacle du kabuki, pour qui elle a le plus grand respect aussi bien pour la technique que pour les acteurs, avec qui elle parle de leurs costumes féminins et de leur maquillage, leur fabuleuse fraîcheur leur capacité d’émerveillement qui semble toujours renouvelée. Elle y découvre une autre façon de voir les choses, un monde pour elle tout neuf, une culture qui l’enchante et la déroute.

          
Biographie de M. Goslar


Dans la seule conférence qu’elle donnera durant son séjour, elle fera allusion à Zénon pour évoquer le voyage et ses motivations « Zénon, le second grand voyageur de mon œuvre, est à la fois motivé par les nécessités du gagne-pain (...), mais motivé aussi par la persécution d'ordre religieux, moral et politique, qui l'oblige à fuir d'un pays à l'autre, jusqu'au moment où il prend refuge dans la mort. Toutefois, son but essentiel est de nouveau ce bris des préjugés et des coutumes, qui est pour un homme d'intelligence l'un des plus clairs profits du voyage, et la recherche passionnée de tous les modes de la connaissance - pour lui surtout métaphysique et alchimique - que les siècles ont accumulée sur certains points du monde plus qu'ailleurs. »

Elle terminera sa conférence par ces mots : « Nous sentons qu'en dépit de tout, nos voyages, comme nos lectures et comme nos rencontres avec nos semblables, sont des moyens d'enrichissement que nous ne pouvons pas refuser. »

Notes et références
[1]
« Quand on lit Bashô, on est frappé de voir combien les saisons, si attentivement suivies dans leur cycle, sont ressenties par les inconvénients et les malaises qu'elles apportent autant que par l'extase des yeux et de l'esprit que dispense leur beauté. » 
[2] « Dans nos vies, bonheur et malheur sont séparés l'un de l'autre par des creux ou des pans d'ombre; le kabuki les fait suivre comme la nuit et le jour dans les pays sans crépuscule. [...] Le kabuki regorge de splendeurs mais l'image la plus saisissante qui surnage est peut-être celle de ces figures tout en noir, impersonnelles et agissantes, qui au moment voulu apportent aux personnages les accessoires de leur rôle, et les leur reprennent à l'instant où ils ne s'en servent plus. » 

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Yourcenar La couronne et la lyre

       
Référence
: Marguerite Yourcenar, "La Couronne et la Lyre", éditions Gallimard, 480 pages, 1979

Ce gros volume qui paraît en 1979, est une anthologie de quelque cent dix poètes du VIIè siècle avant Jésus-Christ au règne de l'empereur Justinien (vers 520) constituée pour la plus grande partie, à l'époque de la rédaction des Mémoires d'Hadrien entre 1948 et 1951.

« Les traductions de poèmes grecs anciens qu'on va lire ont été composées en grande partie pour mon plaisir, au sens strict du mot, c'est-à-dire sans aucun souci de publication » précise-t-elle dans son introduction. [1]
 
Elle en profite pour présenter la palette de ses choix et explique sa conception de la traduction. « Il n'y a  certes de bonne traduction que fidèle, mais il en est des traductions comme des femmes : la fidélité, sans autres vertus, ne suffit pas à les rendre supportables. Sauf les traductions juxtalinéaires, les plus utiles peut-être, qui nous renseignent d'un coup d'oeil sur les différences de structure entre deux langages, nulle bonne traduction en prose n'est jamais littérale : l'ordre des mots, la grammaire, la syntaxe, sans parler du tact du traducteur, s'y opposent (...) Qui de nos jours, traduit en vers risque chez nous de passer pour un retardataire ou pour un fantaisiste. »

          

Certains lui reprocheront ses positions, faisant remarquer qu'il faudrait plutôt parler d'adaptations que de traductions. Un spécialiste comme Constantin Dimaras, qui a participé à la traduction des textes de Constantin Cavafy, [2] en a fait l'expérience à cette occasion. Pour lui, elle n'avait aucun sens de ce que doit être une traduction.Elle amendait très volontiers et très consciemment les textes, marquant sa volonté d'une phrase sans réplique possible : « C'est mieux ainsi. »

Elle conclut en ce sens, se référent, pour asseoir son argumentation, à une pratique très ancienne  : « En traduisant ces poèmes, ou fragments de poèmes, ma démarche ne différait en rien de celle des peintres d'autrefois, dessinant d'après l'antique ou brossant une esquisse d'après des peintures de maîtres antérieurs à eux, pour mieux se pénétrer des secrets de leur art... »

Principales présentations dans des revues
 - " Trois épigrammes de Callimaque ", La Flûte Enchantée. Cahiers d’art poétique, n° 2, 1954, p. 36.
- " Quelques épigrammistes de l’époque alexandrine", La Nouvelle Revue Française, 167, 1er nov. 1966, p. 949-960.
- " Aux Abeilles (Zonas de Sardes) ", La Gazette Apicole, noël 1967, p. 285.
- " Épigrammes byzantines d’inspiration chrétienne ", Ecclésia, 237, déc. 1968, p. 53-58.
- " CL ", Arion, 4, hiv. 1969, p. 525-530.
- " Palladas ", La Nouvelle Revue Française, 199, 14 juil. 1969, p. 66-73.
- " Animaux vus par un poète grec ", La Revue de Paris, 77, 2, fév. 1970, p. 7-11.
- " Empédocle d’Agrigente ", La Revue Générale Belge, 106, 1, janv.1970, p. 31-46.
- " Trois poètes du Bas-Empire"», L’VII  (Bruxelles), 29, mai 1970, p. 89-107 (avec Rufin, un petit maître de l’épigramme érotique grecque - Agathias le scholastique - Paul le silentiaire).



Notes et références
[1] Préface à La Couronne et la lyre, poèmes "traduits" du grec, pages 9-40
[2] Voir Présentation critique de Constantin Cavafy 1863-1933 suivie d'une traductipn de ses poèmes par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras, 1958 mise à jour en 1978

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